Lettre ouverte à Gilles Perret, réalisateur de "Walter, retour en Résistance"
Par Anne-Sophie Godfroy.
lundi 9 novembre 2009, 08:39.
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Je sors de la projection de votre film, recommandé par une amie journaliste. J'ai partagé votre critique du gouvernement actuel, et j'ai trouvé le film très courageux de ce point de vue. J'ai particulièrement apprécié les interventions de Stéphane Hessel. (...) J'ai néanmoins regretté deux omissions gênantes, surtout quand nous défendons des idéaux humanistes et l'égalité des droits.(...) Les deux grands absents du film sont les femmes et les Juifs.

Cher Monsieur Perret,
Je sors de la projection de votre film, recommandé par une amie journaliste.
J'ai partagé votre critique du gouvernement actuel, et j'ai trouvé le film très courageux de ce point de vue. J'ai particulièrement apprécié les interventions de Stéphane Hessel.
Je suis une militante du Mouvement Démocrate où nous avons aussi le sentiment d'être entrés en Résistance depuis 2007. Le livre de François Bayrou, Abus de pouvoir, porte le même message que votre film, sous une autre forme. Moi-même, j'écris des choses assez proches du message du film: http://www.anne-sophie-godfroy.fr/post/2009/11/Identite-nationale.
J'ai néanmoins regretté deux omissions gênantes, surtout quand nous défendons des idéaux humanistes et l'égalité des droits.
L'égalité des droits est aussi l'égalité du droit à la mémoire. La période de la Libération n'a pas toujours été exemplaire sur ces deux points, mais soixante ans après, on pourrait mieux faire ! Je m'étonne d'autant plus de ces omissions que les parallèles avec le présent ne manquaient pas. Je suis très surprise que personne ne l'ai remarqué avant moi.
Les deux grands absents du film sont les femmes et les Juifs.
On mentionne à peine les noms de Germaine Tillion et Lucie Aubrac au détour d'une phrase dans les dernière minutes. Pour le reste rien que de très conventionnel: une institutrice, la compagne de Walter qui fait la cuisine, des femmes qui rigolent avec Sarkozy d'une façon assez peu digne. Quand l'idéologie nazie assignait les femmes aux trois "K" (Kuche, Kinder, Kirche), votre film aurait pu en donner une image un peu différente. Les femmes ont joué un rôle important dans la Résistance, même si le CNR n'a pas brillé pour son féminisme en oubliant le vote des femmes dans son programme de mars 1944. Heureusement, grâce à De Gaulle, le vote des femmes est l'un des grands acquis de la Libération fin 1944. Quelques références:
- Numéro spécial de Clio sur les femmes et la résistance: http://clio.revues.org/index700.html
- Dans ce numéro, un article de Rita Thalmann sur l'oubli des femmes dans l'historiographie: http://clio.revues.org/index513.html
- Les femmes et la Résistance - Cahiers de la Résistance de Laurence Thibault et Jean-Louis Crémieux Brilhac (AERI), La Documentation française.
- De l'ombre à la lumière. La représentation de l'action des femmes dans la Résistance par Rolande Trempe (AERI), la documentation française.
L'UMP est le parti qui élimine régulièrement les femmes de son gouvernement après l'affichage de 2007 sur la parité. En réalité, nous étions au mieux à un tiers de femmes quand le discours officiel prétendait défendre la parité. On sait aussi à quel point l'UMP préfère payer plutôt que de faire élire des femmes. On les prend peu au sérieux, on n'hésite pas à caser dans les listes une cousine, une maîtresse ou une secrétaire à la place d'une vraie femme politique, et bien sûr on leur réserve les circonscriptions inéligibles. Tous les partis français ont cette tendance, mais l'UMP détient la palme. Plus grave, un certain nombre de mesures ont renforcé la précarité des femmes qui sont majoritaires chez les travailleurs pauvres, particulièrement touchés par ce gouvernement. Dans ce contexte, votre omission est une forme d'aveuglement qui me surprend.
Encore plus gênant, sauf erreur de ma part, à aucun moment votre film ne mentionne les rafles et les déportations de Juifs par la police française. Je sais que ce n'est pas le propos du film qui porte sur la Résistance, mais comment peut-on montrer des camps de concentration sans dire que l'écrasante majorité des prisonniers étaient juifs? Comment ne pas dire aussi que les taux de survie des politiques et des Juifs sont sans commune mesure parce que les conditions de détention étaient bien pires pour les seconds, voués à l'extermination, 2% d'un côté, 40% pour le groupe de Walter? Il est vrai qu'il y eut beaucoup moins de Juifs que de Résistants pour raconter leur détention et que l'on écoutait plus volontiers ceux qui rappelaient que la France avait été héroïque que ceux qui rappelaient que la police de Vichy avait raflé des innocents pour les livrer aux nazis. Simone Veil est très explicite sur ce point dans ses mémoires. Alors que sa soeur est invitée régulièrement à témoigner comme résistante, les regards se détournent d'un air gêné quand elle parle de sa propre déportation comme juive.
Votre "oubli" est d'autant moins compréhensible que le parallèle est évident avec les rafles de sans papiers plusieurs fois mentionnées dans le film.
Une dernier point: la liberté de la presse était bien dans les programmes du CNR, mais les gouvernements qui se sont succédés depuis la Libération n'ont jamais appliqué ce point du programme. Ils se sont contenté des rebaptiser la censure "commission du papier" puis "commission paritaire". Vous avez néanmoins raison de dénoncer la mise sous tutelle toujours plus serrée des médias.
J'aimerais beaucoup une réponse de votre part sur les deux points qui m'ont profondément choquée et m'ont empêchée d'apprécier complètement votre film et de le trouver totalement en phase avec son propre message. Pour le reste, je partage votre vision très critique de l'époque actuelle.
Bien cordialement,
Anne-Sophie Godfroy-Genin
Le site du film: Walter, retour en Résistance
Commentaires
Bonjour et merci pour votre mail.
Je vais essayer de répondre rapidement à votre mail sur les 2 points soulevés qui vous ont gênée:
- Effectivement, il n'y a pas beaucoup de femmes dans le documentaire et, avec le recul, je le regrette aussi. j'aurais dû davantage donner la parole à Bernadette (la compagne de Walter). En fait, un documentaire d'auteur, sans commentaire, se construit autour des rencontres que le personnage principal fait. En l'ocurence, pendant la durée du tournage, ces rencontres ont plus été avec des hommes qu'avec des femmes. je me permets de vous faire remarquer que le témoignage de la guide allemande dépasse le niveau de la simple figuration. En tout cas, n'y voyez pas là une certaine forme de misogynie de ma part (j'en parlerai à ma femme...)
- Pour le second point, je me suis attaché à un personnage qui a été déporté pour des raisons politiques, son combat d'aujourd'hui est politique et la comparaison des périodes ne porte que sur des programmes politiques. Voilà pourquoi la déportation des juifs, comme celle des tziganes ou des homosexuels n'est pas abordée. Je vous rappelle qu'à Dachau, il n'y avait pratiquement que des déportés politiques, c'est aussi pourquoi nous ne parlons pas des chambres à gaz. Je ne nie en rien vos données sur le taux de mortalité incomparable dans les camps entre les politiques et les juifs. Je mets à votre connaissance que depuis pas mal d'années maintenant, les diverses associations de déportés ont convenu de ne parler que d'une seule déportation. Il n'y a pas d'échelle dans l'horreur. La décision d'exterminer les Juifs et les opposants a été prise à quelques mois près par les nazis. La finalité était la même. Il y a certe une différence notoire, c'est que les déportés politiques savaient pourquoi ils étaient là (même si la répression était démesurée), alors que les Juifs n'avaient eu que le tort d'être juifs. Ajoutons que ce qui était encore plus horrible, c'est que les enfants, les malades et les vieillards n'étaient pas épargnés. Nous ne manquons pas de le souligner avec Walter lors des débats lorsque des questions sur ce thème sont posées.
J'espère simplement que le fait de ne pas parler de l'extermination des Juifs dans un documentaire portant sur cette période ne fait pas de moi un antisémite en puissance. Il ne s'agissait pas du thème du film.
J'espère vous avoir répondu. Si vous le désirez nous pouvons en reparler lors de mes venues sur Paris.
Merci encore pour vos remarques qui font avancer la réflexion.
A bientôt,
Gilles Perret
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